L'atelier de Villemorge

Musée des Beaux-Arts d’Angers exposition Edward Baran

Suite à la visite de l’exposition de Jean Gilles Badaire au Centre d’Art de Montrelais

Exposition François Dilasser, domaine de Kerguéhennec (56)

Musée des Beaux-Arts d’Angers exposition Edward Baran

C’est en 1985 à Beauvais, dans la galerie nationale de la Tapisserie et d’Art textile, que j’ai vu le travail d’Edward Baran pour la première fois et aujourd’hui, au musée des Beaux-Arts d’Angers, je suis saisi du même vertige devant les grands formats de fils et de papiers déchirés. Heureusement les mailles du filet sont suffisamment lâches pour que nous n’y restions pas prisonniers, d’ailleurs ce n’est pas l’intention du peintre qui cherche à donner de l’air à ce qu’il entreprend et se libère des contraintes du châssis et de la toile dans ces structures souples et délicates. Des tapisseries jusqu’à l’œuvre la plus récente, le parcours d’Edward Baran est cohérent, comme si les premières réalisations contenaient en germe tout ce qui allait advenir.

Le tissage est le point de départ, chaîne et trame, assemblage d’horizontales et de verticales qui bientôt deviendront des supports aux miettes de papiers collés. Si la matière à l’origine est opaque, serrée, tressée, déjà le peintre en déchire et perce la surface, préfigurant les « épluchages » ultérieurs. Edward Baran dit qu’il a fait « le chemin à l’envers », qu’il finit par la peinture qu’il a tenue à distance un moment. Est-ce qu’en commençant par la peinture il aurait pu revenir à la source ? Je pense que non bien que son itinéraire prouve qu’il n’a jamais cessé d’explorer ses possibilités de création en tenant ferme sur sa base pour aboutir à ce qui existait sans doute mais qui ne lui avait pas été accordé d’emblée de saisir. L’art est soumis au cheminement et aux incertitudes, il se révèle parfois à l’insu de celui qui cherche et c’est cette exploration continue que l’exposition nous offre.

Edward peint et déchire ce qu’il peint pour ne laisser que des vestiges sur des réseaux de fils fragiles, aériens, comme des traces qui attestent de ce qui a été et qui n’est plus. Est-ce encore de la peinture ? Ou bien, sans aller jusqu’à sa négation, ce qu’il en reste d’essentiel après une savante destruction ? Pas de cadre, les œuvres sont épinglées au mur, nous pouvons souffler dessus pour qu’elles ondulent, se déforment, mais nous n’osons pas. Respect du travail ou bien du sacré qui se cache dans ces drôles de tissages ? Il y a le labeur, l’action des doigts qui arrachent le papier méthodiquement et cela s’approcherait de l’artisanat s’il n’y avait en même temps une prise de risque, la tentation de créer une œuvre unique et porteuse de sens.

Ces entrelacs réalisés avec du fil, de la colle et du papier ressemblent au tissu de nos existences. Une manière d’explorer le temps par l’incertitude et le retour en arrière. La proposition d’Edward Baran équilibre la matière et le vide, elle permet à la respiration et à l’énergie de circuler. Elle propose un présent possible avec ses repères et ses manques.

Puis il y a la tentation de revenir au tableau, à la couleur. Edward Baran nous donne à voir des formes dispersées parfois posées sur des grilles plus ou moins esquissées. La proximité des papiers déchirés est évidente sauf que la procédure est inverse : l’artiste ajoute maintenant les traces qu’il préservait auparavant pendant son travail de soustraction. Des symboles surgissent, qui n’étaient pas nécessaires dans les papiers dont les taches suffisaient à capter l’attention, comme si la toile exigeait un minimum de sens. Pourtant ce serait méconnaître les capacités de camouflage du peintre qui, s’il nous donne des pistes : portails, cercles, croix, ciseaux , nous laisse errer dans un désordre apparent et nous invite à la libération et au dérèglement du sens.

Le musée présente à part une suite de peintures produites en écho au livre de James Joyce, Finnegans Wake. Des dizaines de peintures à dominantes noires, grises et rose accrochées côte à côte nous font ressentir la puissance de l’œuvre d’Edward Baran. Les mots de Joyce se déchaînent, la peinture jaillit sans artifice Ecritures et dessins se mélangent dans le même chaos et la même urgence comme s’ils s’étaient reconnus, qu’une parenté hors du temps les liait.

L’œuvre d’Edward Baran s’est construite à partir du textile et s’est développée dans l’espace par un étirement des liens qui la formait pour finalement se rematérialiser dans ses peintures. L’exposition du musée rend hommage à cette exploration et à la tentative de déchiffrement de son univers personnel par le peintre. Le spectateur peut être surpris, ne pas comprendre, mais doit saluer cette expérience unique de mise en question de la peinture.

Jacky Essirard - Juillet 2013